Le coût de la connaissance : entrevue pour la Semaine internationale du libre accès

22 octobre 2026
Le coût de la connaissance

Alors que se déroule la Semaine internationale du libre accès sous le thème « Le coût de la connaissance », nous réfléchissons à la manière dont le libre accès diamant est souvent évalué selon les critères des modèles commerciaux, comme si le fait de supprimer les motivations de profit constituait une approche économique inférieure ou moins viable. En réalité, le libre accès diamant est un modèle économique fondé sur des indicateurs fondamentalement différents, qui vise à favoriser l’investissement collectif, la viabilité à long terme et la préservation des ressources des communautés savantes.

Au lieu d’extraire de la valeur des systèmes universitaires, le libre accès diamant soutient la croissance d’infrastructures communes et préserve les avantages de la création de connaissances au sein des communautés qui les produisent. Quand on réfléchit au coût de la connaissance, il faut prendre en compte le coût pour l’ensemble de la société lorsqu’on privilégie le profit au détriment de l’avancement des connaissances, de la prise de décisions éclairée et de l’amélioration des conditions de vie.

Pour bien des chercheur·euse·s, les enjeux économiques et les structures de pouvoir qui régissent la communication savante ont simplement été acceptés tels quels, sans remise en question. Le libre accès diamant offre une occasion unique pour les chercheur·euse·s et les professionnel·le·s de porter un regard critique sur les mécanismes qui sous-tendent l’édition savante.

Nous avons invité Monica Ward, Chef, Stratégie des collections à la Bibliothèque de l’Université d’Ottawa, et Sally Sax, Chef, Stratégie des collections et partenariats à Carleton University, à participer à une réflexion sur le coût de la connaissance.

  1. La plupart des gens conviennent que la production d’une recherche de qualité suppose des investissements de divers types. Toutefois, les parties prenantes souhaitent de plus en plus comprendre la valeur générée par ces investissements. Dans le cadre de votre travail, comment prenez-vous en compte la valeur lorsque vous prévoyez vos investissements dans des systèmes et infrastructures de communication savante ?

Monica Ward (MW) – Dans l’analyse de la valeur, on a souvent tendance à se concentrer sur des éléments quantifiables, comme les coûts ou les statistiques d’utilisation, mais une partie de la valeur générée par l’investissement dans des systèmes et des infrastructures développés par la communauté est plus nuancée. Il faut vérifier si cela correspond à la vision, à la mission et aux objectifs de la bibliothèque, et il faut considérer les effets dans une perspective plus large, plutôt que de se limiter aux indicateurs. Par exemple, même si l’on peut attribuer un chiffre au nombre d’articles publiés en libre accès, la valeur réelle réside dans le fait que davantage de personnes peuvent accéder à ces travaux de recherche, les utiliser et les partager. Ce n’est pas une chose à laquelle on peut attribuer une valeur monétaire.

Au moins, dans un modèle non commercial, on peut valoriser la connaissance pour elle-même, sans qu’elle doive nécessairement être ramenée à un chiffre. Puisque la connaissance a été transformée en marchandise, on a pris l’habitude d’évaluer la valeur uniquement selon des indicateurs financiers, ce qui ne fonctionne pas toujours bien pour les investissements à long terme dans les systèmes et les infrastructures.

Sally Sax (SS) – Comme l’a indiqué Monica, on nous demande d’expliquer la valeur en fonction de résultats mesurables. La valeur de la recherche universitaire est inestimable, parce qu’elle est tournée vers l’avenir ; elle ouvre toutes sortes de possibilités sans offrir de garanties. La recherche universitaire est un travail exigeant. L’utilisation des collections numériques de la bibliothèque ne devrait pas constituer une autre source de friction dans le processus de recherche. Or, dans un contexte commercial, on se retrouve à payer des centaines de licences différentes qui régissent l’utilisation des collections numériques. Les conditions générales de ces licences peuvent imposer des restrictions quant à la façon de mener les recherches. Cela ajoute à la fois des risques et de la complexité au processus de recherche, et ça ralentit les choses.

Les bibliothèques ont tout intérêt à investir dans des systèmes et des infrastructures qui rendent l’utilisation des informations numériques moins risquée et moins contraignante pour les chercheur·euse·s. Lorsque je prévois des investissements, je pense à ce qui contribuera à créer un environnement d’information stable, propice à la quête du savoir et réduisant au minimum les difficultés rencontrées par les chercheur·euse·s.

  1. Lorsque nous réfléchissons au coût de la connaissance, nous devons également prendre en compte les coûts des systèmes que nous choisissons actuellement de soutenir, notamment les implications à long terme du recours à des acteurs commerciaux qui non seulement façonnent la production, la diffusion et la propriété de la connaissance scientifique, mais qui détournent également des ressources financières considérables du monde universitaire. Que pensez-vous des répercussions à long terme de l’affectation des ressources financières au sein de l’écosystème de l’édition scientifique ?

MW – À court terme, bon nombre de ces accords commerciaux semblent satisfaisants. Ils répondent aux besoins des chercheur·euse·s en matière d’accès aux contenus, mais ils reposent sur l’hypothèse selon laquelle les fournisseurs commerciaux sont propriétaires de ces contenus, et que nous devons les acheter. Tant que nous resterons dans une optique à court terme, les fournisseurs commerciaux continueront de contrôler le système d’édition scientifique. Une grande partie des ressources financières du monde universitaire sont aujourd’hui immobilisées dans ce modèle commercial. À moins d’investir dès maintenant dans d’autres solutions, cette situation n’est pas près de changer.

Avec les fournisseurs commerciaux, on a un peu l’impression que l’argent disparaît dans un trou noir. Chaque année, les sommes investies ne cessent d’augmenter, sans que l’on observe de véritable avancée ou de progrès tangible. À l’inverse, avec d’autres initiatives, on voit concrètement se mettre en place quelque chose de plus durable, qui vise réellement à servir la cause de la recherche.

SS – Les éditeurs ne sont plus seulement les fournisseurs des bibliothèques, ils sont désormais leurs concurrents. Les bibliothèques occupaient autrefois une position unique pour fournir de l’information en tant que service, mais le passage au numérique permet désormais aux éditeurs de proposer leurs propres contenus sous forme de service via leurs propres plateformes. Ces plateformes sont ensuite mises à la disposition des bibliothèques sous licence, selon des conditions qui favorisent les intérêts des éditeurs. Le fait que les bibliothèques aient été contraintes, depuis trente ans, de louer des collections contrôlées par les éditeurs a entraîné, à long terme, une perte d’autonomie institutionnelle. Je pense que cela a eu un impact négatif sur notre façon de concevoir la raison d’être d’une bibliothèque et sur la manière dont nous estimons que le budget consacré aux acquisitions devrait être dépensé. Nous sommes contraints de dépenser ce budget de manière efficace plutôt que de l’investir judicieusement.

Dans le cadre de ce modèle économique, nous ne pouvons pas garantir un accès à long terme au contenu ni que les acteurs commerciaux autoriseront les chercheur·euse·s à utiliser ce contenu selon leurs besoins. Les chercheur·euse·s ne disposent pas d’une véritable liberté universitaire ou intellectuelle avec les contenus sous licence ; ils bénéficient d’autorisations, et ces autorisations peuvent être révoquées. Les recherches complexes et de longue haleine sont particulièrement vulnérables, et le risque que des projets soient modifiés, simplifiés ou abandonnés augmente à mesure que les droits d’accès évoluent ou deviennent inabordables.

  1. À votre avis, de quelle manière les bibliothèques et les bibliothécaires peuvent influencer la répartition des ressources et la reconnaissance du travail de chacun au sein des systèmes qui soutiennent la création de connaissances ?

MW – Notre principal levier est le budget consacré aux collections et la manière dont nous le dépensons. Le problème, c’est que la manière dont nous dépensons notre budget est fortement déterminée par les choix que font les auteurs quant aux lieux où publier, et au contenu qu’ils souhaitent lire et utiliser dans leurs recherches et leur enseignement. Or, ces choix sont eux-mêmes conditionnés par le système de promotion et de titularisation, qui valorise la publication dans certaines revues plus que dans d’autres. La bibliothèque peut difficilement influencer ces aspects, mais nous disposons d’une certaine marge de manœuvre pour soutenir différents types d’initiatives dans le cadre de notre budget ; celle-ci est simplement limitée par les sommes que nous consacrons déjà à des accords plus traditionnels avec les grands éditeurs.

SS – Il est vrai que nous avons peu de contrôle sur ce que le corps professoral souhaite que nous achetions ou sur la structure du système de titularisation. Mais je pense aussi que les bibliothécaires accordent beaucoup d’importance à la réticence du corps professoral à modifier sa part du système. Nous devons porter un regard critique sur nos propres activités. Notre rôle ne se limite pas à dépenser de l’argent, et notre travail a une incidence importante sur l’écosystème de la recherche.

Par exemple, les accords de licence donnant accès à des contenus numériques sont fondamentalement défavorables aux bibliothèques et aux chercheur·euse·s. Dans un véritable achat, la seule chose que l’on négocie est le prix. Lorsqu’on achète une licence pour une base de données, il faut négocier chaque aspect du fonctionnement de la bibliothèque, ainsi que les types de services que celle-ci est autorisée à proposer avec le contenu du fournisseur, comme le prêt entre bibliothèques. Comment pouvons-nous mener des négociations équitables alors que nos fournisseurs détiennent le monopole sur les produits dont nous avons besoin pour remplir notre mission ?

Si nous voulons convaincre le corps professoral de remettre en question son statu quo, nous devons d’abord remettre en question le nôtre. Je pense que les bibliothécaires seront des défenseurs plus convaincants du changement si nous abordons les difficultés propres aux bibliothèques et la manière dont nous sommes contraints de fonctionner dans le système actuel.

  1. Selon vous, quels sont les avantages associés à une infrastructure de communication savante régie et soutenue par des chercheur·euse·s, des bibliothèques et des communautés universitaires, par rapport à celles proposées par les éditeurs commerciaux ?

MW – Il existe de nombreuses possibilités d’élargir l’accès aux recherches et d’en tirer davantage parti. Il y a des innovations – qu’il s’agisse de nouvelles méthodes de recherche utilisant l’intelligence artificielle, du lancement de nouveaux programmes destinés à des étudiant·e·s aux profils non traditionnels ou de nouvelles approches en matière de partage des ressources – que nous ne pouvons pas mettre en œuvre pour l’instant en raison des restrictions imposées par des entités commerciales. Même lorsque nous achetons des ressources numériques, celles-ci sont souvent régies par un contrat de licence qui limite ce que l’on est autorisé à en faire.

Quand on travaille avec une infrastructure de communication savante gérée et soutenue par des communautés universitaires et qu’on souhaite tenter une initiative innovante, l’objectif commun est généralement de faire progresser la recherche et l’apprentissage. Il peut y avoir des coûts, mais ceux-ci correspondent aux coûts réels du travail nécessaire, et non à la valeur marchande fixée par le fournisseur.

SS – Je pense qu’un des principaux avantages de gérer l’infrastructure réside dans le fait d’être maître de son travail. Les bibliothécaires acquièrent de nouvelles compétences grâce à leurs contributions. À mesure que notre implication dans ce travail augmente, nous pourrons attirer des profils variés possédant les habiletés nécessaires pour assumer de nouvelles fonctions.

Le Canada possède des infrastructures très performantes gérées à un coût bien inférieur à ce que nous versons aux acteurs commerciaux pour louer l’accès à leurs infrastructures. Être propriétaire de ces infrastructures, c’est également soutenir et préserver les emplois et les talents locaux. Il s’agit d’une utilisation efficace des fonds publics qui contribue à la santé globale de l’économie et à la souveraineté en matière d’information. Le maintien de notre propre infrastructure de communication savante présente des avantages qui dépassent largement le cadre de la communauté universitaire.

  1. Quelles opportunités sont perdues en ne réinvestissant pas dans des modèles portés par la communauté, comme le libre accès diamant ? Comment les décisions d’investissement en matière de communication savante influencent-elles les bénéficiaires de la recherche financée par des fonds publics ?

MW – La question qui se pose toujours est la suivante : qu’est-ce que la communauté scientifique pourrait faire d’autre avec cet argent si une part aussi importante n’était pas immobilisée dans des accords avec des fournisseurs commerciaux ? Quels projets de recherche pourraient bénéficier d’un meilleur financement ? Quelles subventions de recherche supplémentaires pourraient être accordées ? Quelles restrictions acceptons-nous parce que le modèle commercial reste le modèle dominant ?

Dans une perspective plus large, le fait de laisser les résultats de la recherche sous le contrôle d’entités commerciales pourrait signifier que seules les communautés de recherches associées aux établissements disposant de moyens financiers nécessaires pour participer à des accords coûteux continueraient de bénéficier de la recherche financée par des fonds publics.

SS – Les investissements visent à créer de la richesse. La richesse permet d’assurer la pérennité des établissements chargés de fournir des services publics à long terme, et la source de la richesse de la bibliothèque, c’est l’information. C’est pour cela que nous sommes là : pour partager notre richesse en informations ! Nous devrions posséder et gérer les contenus et les infrastructures numériques de la même manière que nous possédons les collections physiques et les bâtiments qui les abritent. Notre absence de droits de propriété sur le numérique signifie un retard de trente ans par rapport à l’évolution qui aurait pu se produire dans la manière dont nous fournissons nos services, tous formats confondus.

Si nous n’investissons pas dans des modèles portés par la communauté, nous passons à côté d’une occasion de rattraper notre retard, de prendre position et de commencer à planifier à plus long terme. C’est ainsi qu’un établissement tourné vers l’avenir devrait fonctionner, mais nous sommes trop occupés à gérer des crises en permanence pour y parvenir dans le cadre du système actuel. Nous continuerons à prendre du retard si nous n’investissons pas dans notre propre communauté. Cela ne profitera qu’à ceux qui mesurent la valeur de l’information en fonction de son prix de vente, et non en fonction de la qualité des idées que les chercheur·euse·s tentent de partager avec le monde.


Monica Ward est responsable de la stratégie des collections à la bibliothèque de l’Université d’Ottawa. Elle supervise les équipes chargées du développement des collections, des acquisitions, du prêt entre bibliothèques et du centre de stockage hors site de la bibliothèque.

Sally Sax possède vingt ans d’expérience dans la supervision du développement, de l’acquisition et de l’octroi de licences pour les collections des bibliothèques de recherche. Elle occupe le poste de responsable de la stratégie des collections et des partenariats à l’Université Carleton et a auparavant dirigé l’équipe chargée de la sélection et de l’acquisition des ressources à la Bibliothèque du Parlement du Canada.

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